Recentrer le discours

Recherche fondée sur l’empathie et le désir de nouvelles perspectives

Lorsqu’Annette Schultz poursuivait ses études en sciences infirmières à Regina, elle savait qu’une fois son diplôme obtenu, elle voudrait travailler auprès des enfants. Son intérêt découlait en partie du fait qu’elle avait grandi dans une famille de sept enfants et qu’elle travaillait à plein temps l’été comme gardienne d’enfants dès l’âge de 11 ans.

Elle savait aussi que travailler au sein d’un service de pédiatrie serait parfois difficile, parfois amusant. « J’ai joué tous les jours », se rappelle la Dre Schultz. « L’enfant accepte plus facilement un acte médical si l’on se projette dans son univers de jeu. »

Quelques décennies plus tard, titulaire d’une maîtrise et d’un doctorat, la Dre Schultz ne travaille plus comme infirmière auprès des enfants, mais ses travaux de recherche passionnants reposent sur la même capacité d’empathie et de compréhension profonde des besoins des patients. Et cette capacité dépend en grande partie du langage – de la façon dont nous abordons les problèmes et les enjeux de santé.

« Il n’y avait presque pas de recherche sur les maladies cardiovasculaires dans une perspective sociale critique. »

Prenons, par exemple, ses travaux sur le tabagisme, un sujet qui l’intéresse depuis la préparation de sa thèse de maîtrise en 1997.

« Le langage utilisé visait toujours à faire en sorte que les gens cessent de fumer », explique-t-elle.

C’est en parlant avec les infirmières qu’elle a commencé à comprendre qu’il était « irréaliste » de vouloir que les patients cessent de fumer alors qu’ils étaient hospitalisés. Ses travaux de recherche ont fait valoir les avantages de formuler la question différemment.

« Aujourd’hui, en hospitalisant une personne qui fume, je lui parlerais des symptômes de sevrage qu’elle éprouvera, des besoins physiologiques qu’elle sentira, et je lui expliquerais qu’elle sera irritable et déprimée. Quels que soient les autres symptômes qu’elle ressentira, le fait est que cette personne sera une patiente difficile », explique la Dre Schultz. « Je ne sais pas si c’est un bon moment pour elle d’arrêter de fumer, mais je crois que c’est l’occasion rêvée de lui faire découvrir d’autres façons de soulager ses symptômes au lieu de fumer une cigarette ».

Autrement dit, les travaux de la Dre Schultz mettent en lumière de nouvelles façons de traiter des fumeurs hospitalisés pour qu’ils se sentent épaulés dans le traitement de leur dépendance – surtout maintenant que les hôpitaux ont adopté des politiques en matière de qualité de l’air qui interdisent la consommation de tabac dans l’enceinte de leurs établissements.

Une étude sur le tabagisme et le VIH

« Il s’agit de traiter le tabagisme, de comprendre que c’est une dépendance », affirme la Dre Schultz. « Il s’agit d’aider les gens à comprendre que fumer une cigarette, c’est soulager les symptômes de sevrage à la nicotine, et qu’il y a beaucoup d’autres choses qu’ils peuvent faire plutôt que de fumer une cigarette ».

Le cœur, c’est ce qui compte le plus

En modifiant le discours sur le tabac, les travaux de la Dre Schultz pourraient entraîner un changement dans les lignes directrices et la pratique.

Elle vient tout juste de terminer la première année d’un projet de recherche de quatre ans sur la santé cardiovasculaire des Autochtones. Intitulé « Debwewin – Les battements de nos cœurs », le projet est financé par les Instituts de recherche en santé du Canada.

L’étude est née des idées et des observations d’une infirmière-ressource en soins cliniques, une étudiante diplômée collaborant avec la Dre Schultz, qui avait remarqué que les constatations des études médicales qu’elle lisait ne correspondaient pas à celles qui ressortaient de ses observations des Autochtones qu’elle traitait.

La réalité, c’est que la prévalence de maladies cardiovasculaires chez les Autochtones était à peu près comparable à celle de l’ensemble de la population canadienne jusqu’environ la fin des années 1970 où un écart a commencé à se creuser et la prévalence s’est accrue au sein des Premières Nations.

« J’ai commencé à lire les études », affirme la Dre Schultz. « Ce phénomène m’intriguait et je me suis rapidement rendu compte que les constatations concernant les Autochtones et leur santé cardiovasculaire pouvaient se résumer en quelques paragraphes puisque ces études avaient adopté une approche épidémiologique et très biomédicale. » La Dre Schultz explique que ces études font état de statistiques et de prévalence et passent ensuite très vite aux facteurs de risque et comportements individuels.

« Il n’y avait presque pas de recherche sur les maladies cardiovasculaires dans une perspective critique sociale », affirme-t-elle. La subvention visait à observer la pratique, à faire la recension des études scientifiques et, surtout, à engager un dialogue avec les Premières Nations, notamment les aînés, sur une période de deux ans. Toutes ces activités ont confirmé la nécessité de l’étude et ont influé sur sa conception.

Dans le cadre du projet de recherche « Debwewin – Les battements de nos cœurs », la Dre Schultz et ses collègues se pencheront sur les données des services de santé datant de 2000 jusqu’à aujourd’hui afin d’approfondir leur compréhension des tendances et des problèmes en matière de santé cardiovasculaire chez les membres des Premières Nations en milieu urbain et rural. Le travail s’effectuera en collaboration avec les aînés des communautés. Un conseil d’application des connaissances intégrée a été mis sur pied dans le but d’associer la médecine euro-occidentale aux connaissances indigènes. Les preuves qui en découleront permettront d’approfondir la compréhension de la santé cardiovasculaire des Premières Nations du Manitoba.

Pour une deuxième étude dirigée par Lorena Fontaine (Crie/Anishinaabe) de l’Université de Winnipeg, la Dre Schultz, ainsi que quatre autres chercheuses autochtones, ont reçu une partie du financement des Instituts de recherche en santé du Canada. L’équipe travaillera en collaboration avec des femmes autochtones dans le cadre d’une initiative de contes numériques intitulée « Mite Achimowin (Affaires de cœur) » visant à consigner et à comprendre les témoignages des femmes autochtones se rapportant à la santé cardiovasculaire. Ces récits numériques rendent hommage à l’histoire orale des connaissances des femmes autochtones et créent un nouvel espace de dialogue ouvert sur la santé cardiovasculaire.

Les deux études reposent sur le concept du double regard mis au point par un aîné micmac, Albert Marshall, se référant à l’idée de voir et d’explorer le monde qui nous entoure du point de vue traditionnel des Premières Nations et dans une perspective euro-occidentale. Il s’agit de respecter et de faire valoir équitablement ces deux visions du monde au lieu d’en choisir l’une au détriment de l’autre.

« Ce qui me réjouirait particulièrement serait de trouver une façon de détourner le discours des facteurs de risque individuels pour le centrer sur les facteurs systémiques et sociaux qui peuvent influer positivement sur la situation », affirme la Dre Schultz. « En disposant de preuves suffisantes, nous pourrions instaurer un dialogue plus prometteur. »

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