Cibler les cellules nocives

Les vaisseaux sanguins et la propagation du cancer

Dans sa jeunesse, à Ottawa, Jeffrey Wigle rêvait de devenir pilote de chasse – un rêve qu’il attribue au fait d’avoir peut‑être vu une fois de trop le film Top Gun.

Aujourd’hui, bien qu’il ait les pieds tout à fait sur terre, on pourrait dire que le travail de M. Wigle exige le même degré de précision que celui dont avait besoin le pilote incarné par Tom Cruise dans ce film culte de 1986. Peut‑être même plus encore.

La cible de M. Wigle? Le cancer. Son arme? La recherche.

Plus précisément, les recherches menées par M. Wigle portent sur les vaisseaux sanguins et les vaisseaux lymphatiques.

« Tout le monde connaît les vaisseaux sanguins », dit M. Wigle, chercheur principal en développement vasculaire à l’Institut des sciences cardiovasculaires. « Ce sont les artères et les veines du corps. Après une crise cardiaque, l’organisme doit produire de nouveaux vaisseaux sanguins qui vont au cœur pour qu’il soit plus fonctionnel. Nous recherchons comment favoriser la croissance de ces vaisseaux après ce genre d’accident. »

Dans le cas du cancer, l’objectif poursuivi est tout à fait inverse.

« Lorsqu’un cancer apparaît, il a toujours besoin de plus de sang pour se développer », explique M. Wigle, qui travaille au Centre de recherche de l’Hôpital Saint‑Boniface depuis 2001. « Pour tenter d’empêcher cela, une nouvelle approche du traitement du cancer consiste à bloquer la croissance de ces vaisseaux sanguins, et c’est aussi cela que nous étudions. »

Les vaisseaux lymphatiques

Si le grand public comprend assez facilement ce que sont les vaisseaux sanguins, ce n’est pas tout à fait le cas pour les vaisseaux lymphatiques. Ces vaisseaux sont facilement perméables, et les cellules les traversent sans difficulté. Les vaisseaux lymphatiques sont essentiels pour permettre aux globules blancs de circuler dans le corps pour combattre les infections.

Mais lorsque survient un cancer, dit M. Wigle, il s’approprie ces vaisseaux, dans lesquels pénètrent les cellules tumorales pour ensuite se propager à tout le corps. Les recherches que mènent M. Wigle et ses collègues de laboratoire consistent à trouver une façon d’arrêter la propagation du cancer en inhibant la croissance des vaisseaux sanguins et des vaisseaux lymphatiques, et donc en modifiant les projets de voyage des cellules cancéreuses.

La solution, dit M. Wigle, pourrait reposer sur un gène appelé Prox1 qu’il décrit comme un « commutateur génétique ».

« Sans ce gène, il n’y a pas de croissance des vaisseaux lymphatiques. Nous en étudions le fonctionnement dans le but de trouver de meilleures façons de bloquer la croissance des vaisseaux lymphatiques et de prévenir la propagation du cancer », explique‑t‑il.

C’est ici que prend toute son importance la précision du pilote du Top Gun. Le but de la recherche, qui en est encore à ses débuts, est de cibler les seules cellules problématiques et de faire en sorte que les cellules saines ne sont pas victimes de tirs fratricides.

« Donc beaucoup des médicaments dont nous disposons maintenant sont essentiellement comparables à des masses – une fois dans le corps, ils frappent toute cellule qui se divise. »

Coups de masse

« Chez les patients cancéreux traités par chimiothérapie, le traitement blesse ou tue les cellules qui se divisent. Le cancer se comporte étrangement, car il se développe activement, il croît constamment, et il n’existe pas d’interrupteur permettant d’en arrêter la croissance. Donc beaucoup des médicaments dont nous disposons maintenant sont essentiellement comparables à des masses – une fois dans le corps, ils frappent toute cellule qui se divise, explique M. Wigle. Et comme les cellules du corps qui se divisent le plus sont celles des cheveux, alors les patients perdent leurs cheveux au cours de leur thérapie, et ils ont des problèmes intestinaux, car les intestins sont constamment en train de se réparer… Un médicament anticancéreux ne frappe pas seulement la tumeur, il frappe toutes ces autres cellules. Ce que nous tentons de faire, c’est de trouver de meilleures façons de prévenir la propagation du cancer et de rendre (le traitement) plus spécifique au cancer pour qu’il n’altère pas les tissus normaux. »

Selon M. Wigle, la science devrait permettre un jour de mettre au point des traitements qui ciblent mieux le cancer et auxquels s’ajouteront des médicaments qui empêcheront en premier lieu la division des cellules cancéreuses. « Nous aurons de nouveaux médicaments qui empêcheront la croissance des vaisseaux lymphatiques et des vaisseaux sanguins des tumeurs, de sorte que nous pourrons attaquer le cancer sur trois fronts à la fois. Nous pourrons l’empêcher de croître grâce à de nouveaux médicaments; nous pourrons l’empêcher de se propager par les vaisseaux lymphatiques ou par les vaisseaux sanguins ou en arrêtant la croissance des vaisseaux sanguins; et nous pourrons affamer la tumeur en la privant de sang et d’énergie et ainsi l’empêcher de croître. »

Dans le domaine du traitement du cancer, la vraie réussite ne sera possible que par la collaboration, dit M. Wigle. Il est vrai que Saint‑Boniface possède une expertise unique au monde dans le domaine des vaisseaux lymphatiques, mais le casse-tête comporte d’autres pièces, comme le fait de parvenir à une meilleure compréhension de la nature des cellules cancéreuses elles‑mêmes.

« De nos jours, il est impossible de s’attaquer seul aux grandes questions scientifiques », d’ajouter M. Wigle.

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