Les chiffres au service de la santé

L’utilisation de données pour influencer les politiques

Le Dr Randy Fransoo n’observe pas des cellules au microscope et n’évalue pas non plus la performance des vaisseaux sanguins. Toutefois, ses recherches sont essentielles pour comprendre comment améliorer la santé des Manitobaines et des Manitobains.

« Les déterminants sociaux de la santé sont incroyablement révélateurs. »

Cet épidémiologiste étudie le comportement des maladies dans une population déterminée. À titre de chercheur scientifique principal au Centre d’élaboration de la politique des soins de santé du Manitoba, il a accès à d’importantes quantités de données qui l’aident à comprendre la santé publique, des données qui remontent à 1984.

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Le Dr Fransoo, qui a d’abord étudié l’ingénierie, n’a pas oublié l’époque à laquelle son père a eu des problèmes de santé cardiaque et durant laquelle il a eu de nombreuses interactions avec le système de soins de santé. Cette expérience a en partie éveillé son intérêt pour les données et l’épidémiologie.

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« Dans le cas de mon père, l’événement catastrophique a été un infarctus aigu du myocarde (une crise cardiaque). Sur le chemin du retour à la maison après des vacances d’hiver en Arizona, mes parents ont rendu visite à un ami au Nouveau-Mexique. Cet ami refaisait la toiture de son garage et mon père a décidé de l’aider. Mon père, un homme de 70 ans ayant des problèmes cardiaques, s’est alors mis à transporter des paquets de bardeaux sur ses épaules en montant dans une échelle. Cette nuit-là, il n’arrivait pas à dormir, raconte le Dr Fransoo. Ma mère a finalement réussi à l’amener à l’hôpital. Le personnel médical a constaté plusieurs obstructions et a donc procédé à une chirurgie d’urgence pour faire quatre pontages. »

Après le rétablissement de son père, le Dr Fransoo a été impressionné par la quantité de détails que contenait la facture envoyée par l’hôpital américain, une facture de 18 pages.

« Je me rappelle avoir pensé que cette facture était incroyable, qu’elle était extrêmement détaillée, dit-il. Mardi à 8 h 15, l’infirmière 17 vous a apporté une aspirine, ensuite, quatre minutes plus tard, l’infirmière 14 a fait ceci ou cela. C’était tout simplement incroyable. Je me suis alors dit, je suis un gars de données et j’aime avoir des détails et de l’information. »

Il n’est donc pas surprenant que le Dr Fransoo se soit intéressé à épidémiologie de l’insuffisance cardiaque et à ce que l’on peut apprendre concernant la prévention, le diagnostic et le traitement. Un domaine ayant particulièrement piqué sa curiosité a été les différences concernant les soins cardiaques et les résultats chez les hommes et chez les femmes.

« Il y a dix ans, on a beaucoup parlé dans les médias du fait que les femmes n’obtenaient pas les mêmes soins que les hommes, dit le Dr Fransoo. J’ai été troublé par cette information, car durant les premières étapes de mes recherches, je n’ai pas constaté de tels résultats. J’ai donc fait beaucoup d’efforts pour vérifier cette information. Nous avons constaté que rien n’indique que les soins fournis au Manitoba soient influencés par le sexe des patients et que ce n’était pas le cas ailleurs Canada non plus. »

Le Dr Fransoo a appris en analysant une multitude de données et en explorant les détails qu’il existait bien une différence en fonction du sexe dans les soins cardiaques, mais aucun parti pris sexiste. « La différence en fonction du sexe est secondaire par rapport à la différence en fonction de l’âge. Les femmes font des crises cardiaques une dizaine d’années plus tard que les hommes en moyenne. »

Ainsi, explique le Dr Fransoo, c’est parce que les femmes sont habituellement plus âgées lorsqu’elles sont touchées par la maladie cardiaque pour la première fois et qu’elles sont plus susceptibles d’avoir d’autres problèmes de santé, comme un cancer ou de l’emphysème, qu’elles ne reçoivent pas les mêmes soins cardiaques. On n’est plus susceptible de procéder à un pontage coronarien sur un homme de 65 ans qui n’a pas d’autre problème de santé que sur une personne de 75 ans ayant d’autres problèmes de santé graves, qu’il s’agisse d’un homme ou d’une femme.

Une partie des travaux de recherche actuels du Dr Fransoo porte sur l’optimisation de l’organisation des soins cardiaques au Manitoba. Il travaille à un projet dirigé par le Dr John Ducas et la Dre Lorraine Avery à l’Hôpital Saint-Boniface, une initiative sur les syndromes coronariens aigus qui porte le nom d’Acute Coronary Syndromes Network. Cette initiative met l’accent sur la gestion et le transport des patients. Le Dr Fransoo fait aussi partie d’une équipe dirigée par la Dre Annette Schultz et pour étudier la santé cardiaque des membres des Premières Nations du Manitoba.

« Après une crise cardiaque, le temps est crucial. Si on réussit à amener quelqu’un au centre de soins cardiaques très rapidement, on peut faire des choses qu’il est impossible de faire lorsqu’il faut deux heures ou plus pour arriver au centre, explique-t-il. Nous essayons de travailler avec des équipes à l’extérieur de Winnipeg, car beaucoup de personnes qui font une crise cardiaque se trouvent à moins d’une heure et demie ou de deux heures de Winnipeg. Il s’agit de candidats potentiels qui pourraient être amenés directement à l’Hôpital Saint-Boniface pour y obtenir des soins plus avancés que ceux donnés dans un hôpital régional où les patients reçoivent des médicaments pour dissoudre des caillots et sont ensuite transférés à l’Hôpital Saint-Boniface. »

Le Dr Fransoo et ses collègues trouvent des solutions efficaces pour le système de santé, mais leur but ultime consiste à s’assurer que les patients des régions rurales obtiennent les soins d’urgence dont ils ont besoin aussi rapidement que possible. « Tous ces patients finiront par aller à l’Hôpital Saint-Boniface de toute façon. Pourquoi ne pas alors faire tout ce que nous pouvons pour qu’ils y arrivent le plus rapidement possible? Nous pouvons leur fournir de meilleurs soins, pour ensuite les retourner à l’hôpital de leur région plus rapidement aussi et permettre à l’Hôpital Saint-Boniface d’admettre les prochains patients qui ont besoin d’être hospitalisés. »

Le Dr Fransoo considère que son travail est axé sur les changements qui doivent être apportés aux politiques et aux pratiques et que l’on ne peut pas élaborer des politiques en se basant sur des cas isolés ni sur un précédent. Il faut des données, des données objectives. Il faut des recherches rigoureuses et des analyses approfondies pour procéder à des améliorations continues et mobiliser les décideurs.

Cet objectif, poursuit le Dr Fransoo, doit aussi tenir compte de ce que l’on appelle les « déterminants sociaux de la santé », comme l’éducation, l’emploi, la culture, la vie sociale, les relations, etc.

« Tous ces facteurs ont une très grande importance pour l’état de santé et les soins, et nous obtenons de plus en plus de données sur ces facteurs au Manitoba. Nous pouvons établir des liens et voir quelles expériences vivent les gens qui proviennent des milieux socioéconomiques défavorisés et privilégiés. Les différences sont spectaculaires, vraiment saisissantes, beaucoup plus que les différences auxquelles on pourrait s’attendre à d’autres points de vue », ajoute le Dr Fransoo.

Pour comprendre le contexte, le Dr Fransoo explique que si tous les cancers étaient éradiqués demain, l’espérance de vie moyenne d’un Manitobain augmenterait d’environ trois ans et demi. En revanche, la différence au chapitre de l’espérance de vie pour la population qui représente 20 % des mieux nantis de Winnipeg et la population qui représente 20 % des plus démunis est d’une vingtaine d’années. Les chiffres indiquent que le fait de régler le problème de la pauvreté serait beaucoup plus efficace pour augmenter l’espérance de vie moyenne que l’élimination du cancer. C’est l’histoire d’une population, non pas d’un individu.

« Les déterminants sociaux de la santé sont incroyablement révélateurs », affirme le Dr Fransoo. Tout comme l’est la recherche populationnelle menée par le Dr Fransoo et ses collègues.

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